"Et comment ne pas être mélancolique"

Publié le par Vincent VIOLLET

La même silhouette longiligne, le même timbre de voix intimiste... Auteur de quelques centaines de chansons - de «Tous les garçons et les filles de mon âge» à «Tant de belles choses» - elle a traversé quatre décennies avec classe, hors des modes. Françoise Hardy, «superstar et ermite» (titre d'une bio de Daho et Soligny), décline avec subtilité la gamme des états du coeur, des solitudes à deux, et privilégie les univers clairs-obscurs.

Son nouvel album, «Tant de belles choses», auquel a participé son fils, Thomas Dutronc, baigne dans un séduisant climat de mélancolie. D'une plume inspirée, l'idole évanescente des sixties signe la plupart des textes, autant de petites nouvelles venues de sa planète sentiments, normal pour une astrologue, tel un «Grand Hôtel» plein de charme jazzy ou un irrésistible «Air de guitare». Les musiques sont à l'avenant, d'Alain Lubrano ou de Benjamin Biolay, de Pascale Daniel ou de Thierry Stremler. Pas de doute, à 60 ans Françoise Hardy demeure, sans se forcer, dans l'air du temps. Et d'avouer avec un certain sourire, elle dont la réputation de rigueur professionnelle frise la maniaquerie, qu'elle est satisfaite de ce disque. «J'en aime toutes les chansons. Globalement, ça va...»

Vous faites partie de notre mémoire. En êtes-vous consciente?
Oui, parce qu'on me le dit, mais je n'y pense jamais. Tout ça est très relatif, comme quand je lis qu'il y a du mystère en moi. Bizarrement, j'ai l'impression d'avoir la vie de Mme Tout-le-monde. Je sors peu, sauf pour aller faire mes courses. L'essentiel de mon existence est intérieur. Ce qui est hors normes, c'est de faire un album tous les quatre ans.

Vous n'aimez guère sortir. Comment vivez-vous ces moments de promotion, à la radio, à la télé, etc.?
Il y a des côtés intéressants. Comme j'ai tendance à vivre confinée, ça me fait sortir de mon antre. Les journées avec la presse écrite, je les vis presque comme une détente. Sur les plateaux de télévision, il y a une telle effervescence que je me sens parfois stressée. Je ne maîtrise pas toujours mon émotivité.

Y a-t-il des émissions où vous refusez d'aller?
La «Star Ac'»! Tout simplement parce qu'il faut chanter. Et que je ne chante pas, sauf tous les quatre ans en studio. Etre artiste de scène, c'est aussi un don. Moi, je suis tout sauf une bête de scène. Je rends d'ailleurs service à mon public. Il s'endormirait au bout de trois chansons. En tant que spectatrice aussi, tout le monde m'ennuie, à part quelques-uns, comme Souchon. Maintenant, je ne me dérange plus que pour les grands pianistes classiques.

Le journaliste Yann Plougastel vient de publier «Hardy Dutronc», une biographie non autorisée de votre couple...
Je trouve ennuyeux que n'importe qui fasse son beurre sur le dos des autres. Plougastel m'a demandé mon avis avant et je lui ai dit que c'était une mauvaise idée. Il a fait son livre en un mois, et quand ses sources sont bonnes, ça va, autrement... Je préfère ne pas y penser.

Comment écrivez-vous?
Toujours à partir d'une mélodie. Sa qualité est le moteur de mon inspiration. Quand je prépare un album, je ne fais plus que ça, écrire, tout le temps, jour et nuit. Ce ne sont pas les 35 heures de Mme Aubry!

Avec angoisse?
J'ai toujours peur que rien ne vienne, que la chanson que je viens d'écrire soit la dernière.

Vous pourriez vous passer de chanter, d'écrire?
Bien sûr! A partir du moment où vous vous en passez, vous vous rabattez sur tous les inconvénients de la chose. Il m'est arrivé de prier pour qu'on ne m'envoie pas de mélodie.

La mélancolie, chez vous, c'est quoi?
Un état d'être. Comment ne pas être mélancolique quand on est conscient du tragique de cette vie! Le temps passe, tout s'abîme, tout vieillit, on quitte, on part, c'est inadmissible, insupportable. Voilà pourquoi tout le monde, même les pires assassins, devrait aller au ciel.

PATRICIA GNASSO
15 novembre 2004, LE MATIN

 

Publié dans INTERVIEWS

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