HOMMAGE A BERGER, 1992

Publié le par Vincent VIOLLET

Voici le témoignage de Françoise Hardy, parlant de son ami Michel Berger, quelques jours après sa disparition, le 20 août 1992 à Paris Match:

Tout à l'heure, j'ai relu une nouvelle fois sa dernière lettre. Je la connais par cour. Elle est si belle et si gentille. Michel répondait à celle que je lui avais écrite il y a un mois pour la promotion de son dernier album.
Je lui écrivais au fil de ses disques. De vraies lettres de fan. J'ai vécu avec ses chansons. Il y a comme ça des artistes dont la musique accompagne ma vie. Michel était de ceux-là. Je lui écrivais, il me répondait, et on faisait ainsi le pont sur nos vies. Notre lien s'est créé avec le temps. C'est une amitié lointaine, rare, mais une amitié essentielle. Dans ma lettre, je lui parle de mon fils, Thomas, qui découvre Brel et Brassens à 19 ans. Michel me répond qu'il n'en revient pas que Thomas ait déjà cet âge. Il me parle de ses enfants, Pauline, qui a 13 ans, et Raphaël qui en a 11. "Eux, écrit-il, Brel et Brassens, je crois qu'ils ne connaissent pas. Lui est un rappeur fou et elle est douée pour le dessin et la peinture, faite pour vivre à la Renaissance et poser pour Botticelli." Son fils, il devait avoir 2 ou 3 ans. Je me souviens. J'étais chez Michel ; on travaillait je ne sais plus sur quoi, une pub je crois. Michel avait complètement oublié le rendez-vous. Il n'était pas venu. J'étais dans le salon, seule avec Raphaël. J'ai attendu, attendu, et puis je me suis levé pour partir. Raphaël voulait me baiser la main. Je la lui ai tendue, il l'a embrassée. Il a voulu recommencer. Il m'a poursuivie dans le salon, dans l'escalier, jusqu'à la porte. Il voulait à tout prix recommencer !
Je suis là à parler de Michel au passé, à évoquer des souvenirs, déjà. C'est terrifiant. Je revois la toute première fois. J'habitais à l'époque l'île Saint-Louis. C'était en 1972. Vingt ans exactement. Jean-Marie Périer m'avait conseillé de le rencontrer. Michel venait de produire le premier album de Véronique Sanson, celui où elle chante Besoin de personne. Le disque m'avait bouleversée. Michel est venu chez moi, on a parlé, et puis il est revenu avec les paroles de Message Personnel. Il s'est mis au piano et il a joué l'air, si beau. Il m'a dit : "Ce qui serait bien, c'est que tu dises les mots au lieu de chanter." C'est comme ça qu'on a enregistré. J'ai cherché un titre pendant trois jours avant de trouver Message Personnel.
On s'est connu à une époque décisive pour tous les deux. Un tournant dans nos deux vies. Moi, j'étais enceinte de Thomas. Michel sortait de sa rupture avec Véronique Sanson ; il avait rencontré France, et ça avait été le coup de foudre. En tout cas, Michel était discret. Je me souviens d'un dîner où on était tous les trois. Je partais pour le Japon le lendemain. Il y avait déjà des rumeurs dans Paris mais je ne m'étais aperçue de rien. À l'époque de notre rencontre, Michel était tourmenté, malheureux. France vivait avec Julien Clerc. Elle n'était pas encore sûre de ses sentiments pour Michel, et lui pensait ne pas pouvoir faire le poids face à Julien. Quand France est partie quelques jours avec Julien, Michel était certain qu'elle ne reviendrait pas. Il était défaitiste. Il était au plus bas ! Je me souviens, j'ai fait son thème astral. J'avais déjà celui de France, et les deux thèmes ne donnaient que du bon. Je l'ai dit à Michel, mais ça n'a rien changé. L'astrologie, il n'y croyait pas. Il était braqué ! Ça le choquait même intellectuellement. On était un 1er mai. Je lui ai acheté du muguet pour lui porter bonheur, en lui disant : "Elle va revenir." Tiens, c'est drôle, je n'ai jamais raconté ça à France.
J'ai retrouvé une vieille photo de Michel prise à l'époque. Je la regarde et il y a le passé qui défile. Michel et France m'avaient demandé de leur présenter Mireille ("Le petit conservatoire de la chanson") et son mari, Emmanuel Berl. Ils se sont beaucoup vus. Mireille les appelait "les Mimis". Je voyais Mireille de mon côté et, par elle, j'avais des nouvelles des "Mimis". Une fois, elle les avait trouvés "beaucoup trop tristes", mais ça remonte à loin.
France et moi, nous considérions Mireille et Emmanuel Berl comme le couple idéal. Et c'était vraiment un couple génial. France parlait beaucoup de Mireille. Je crois qu'elle a pris des conseils auprès d'elle pour son propre couple, tout comme moi, et je crois aussi que Mireille nous a beaucoup aidé toutes les deux.
Si je n'avais pas vécu avec Jacques, j'aurai vu davantage d'artistes que je n'ai pas fréquentés. Rien ne me fait plus plaisir que de dîner avec un chanteur. Jacques est un peu rabelaisien, épicurien ; il a toujours envie de faire la fête, mais il est aussi sauvage. Michel était plus sentimental (c'est sans doute pour ça qu'il a surtout travaillé avec des femmes), plus raffiné. On dînait de temps à autre ensemble, mais on n'a pas vraiment eu la même vie.
Quand on a fait Message Personnel, je trouvais Michel très affirmé. Adulte. Très sûr de lui. Il n'avait pourtant que 25 ans. On enregistrait. Thomas venait de naître et je n'avais personne pour le garder, sauf maman l'après-midi. J'étais debout à 6 heures du matin pour le premier biberon, et le studio, c'était le soir. J'étais crevée. Michel s'en fichait. Un jour, il nous a tenus très tard, je ne pouvais plus chanter. Ça a dégénéré. Il a parlé de "caprice de star". Tout ça pour une note qui n'allait pas, que j'ai enfin réussi à sortir. Il devait être 2 heures du matin. J'étais heureuse, et Michel m'a dit : "C'est bien la note, mais on refait tout demain !" Ce fut le seul accrochage en vingt ans.
C'était son côté très affirmé. Et puis, il est venu dîner ici il y a deux ou trois ans, au moment de la sortie du disque où France chante Cézanne peint. J'adore cette chanson. Michel m'avait touchée par sa modestie, et même Jacques, qui est plus réfractaire en avait été ému. Il y avait du doute dans ses paroles et j'avais trouvé cette évolution formidable. Il était si attentif. On a parlé de l'album de France ; j'ai dit que j'étais impressionnée. Qu'il se renouvelait sans cesse. Je l'embarrassais, Michel. Il a bredouillé quelque chose comme : "J'essaie de faire de mon mieux", et il a changé de sujet.
Je retrouve un peu cette lassitude dans sa dernière lettre. Il parle du métier et il tient des propos blasés. Il se plaint de cette rentabilité à court terme qui néglige tout le reste. Il parle du temps qu'il a passé sur la version anglaise de Starmania , tout en étant presque certain que les Américains ne s'en occuperont pas. "C'est bien de l'avoir fait, le disque existe, maintenant.", écrit-il.
La fin de sa lettre est si gentille. "Le moins que l'on puisse dire c'est qu'on ne se voit pas très souvent, et c'est sûrement de ma faute. Je ne donne jamais signe de vie. Mais ça ne veut pas dire l'indifférence, je pense souvent à toi et à vous."
Je ne voulais pas aller à l'enterrement. C'était dans la plus stricte intimité. Et puis la veille, j'ai reçu le coup de fil d'une amie : "France souhaite qu'on soit nombreux demain, les amis de Michel." Alors, j'y suis allée. France a été extraordinaire. Forte. Vraiment, elle m'impressionne.

Propos recueillis par Arnaud Bizot

Publié dans totally-hardy

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