L'icône immobile

Publié le par Vincent VIOLLET


L'icône immobile


Bravant sa peur des avions, sa méfiance des plateaux de télé et sa hantise de l'hiver, Françoise Hardy est revenue au Québec avec, dans ses valises, Tant de belles choses, son nouveau disque.

 

Cheveux blancs comme neige, silhouette d'endive intacte, l'icône mélancolique des sixties en France, a passé la semaine à l'Auberge Sacacomie avec Johnny, Henri, Eddy et compagnie pour enregistrer une émission spéciale de Noël et constater de nouveau qu'on n'est jamais mieux qu'avec soi-même.

La première fois que je l'ai aperçue dans le bar tout en bois rond, elle faisait la gueule comme on dit en France. Il était peut-être 11h du matin et Françoise Hardy n'avait pas l'air dans son assiette. Ses grands yeux un peu éteints, son visage fermé, sa silhouette plus chétive que fine, elle semblait errer dans l'auberge en se demandant ce qu'elle foutait là.

En la voyant passer, des gens m'ont glissé à l'oreille qu'elle n'était pas très commode et qu'elle râlait tout le temps. L'eussent-ils abordée qu'ils auraient découvert une autre femme sous le masque revêche : une femme franche, pleine d'humour et d'autodérision, qui ne frime pas et qui a la déroutante habitude de répondre honnêtement et sans cabotiner aux questions.

Contrairement à tous les invités français qui ont participé à Soir de fête avec Isabelle Boulay qui sera diffusée le 24 décembre sur France 2 et le 26 sur TQS, Françoise Hardy n'a pas tenté de faire croire qu'elle était la meilleure amie de la chanteuse québécoise ni qu'elles avaient élevé Les cochons ensemble.

«Bien sûr, j'aime bien Isabelle, mais pour être franche, je ne la connais pas beaucoup. Si je suis venue au Québec, c'est parce que mon attaché de presse m'a dit de le faire en m'assurant que jen'aurais qu'à chanter ma chanson Tant de belles choses en play-back et rien d'autre.»

Cette réponse, qu'elle a répétée à quelques reprises, a choqué bien des journalistes. Pourtant, Françoise Hardy ne faisait qu'énoncer une vérité qu'elle partageait probablement avec la plupart de ses confrères.

Fascinée par l'astrologie

Reste que si les journalistes avaient poursuivi dans la même veine, ils auraient découvert une autre raison expliquant sa présence à Sacacomie. Pas tant une raison qu'une force qui pousse la Capricorne, ascendant Vierge, à combattre son penchant naturel pour l'immobilité.

«Je suis avant tout, et depuis toujours, une solitaire. La personne avec laquelle je m'ennuie le moins, c'est moi-même. En même temps, je sais qu'il faut que je lutte contre ça. C'est en partie pourquoi je suis venue au Canada cette semaine. Pour lutter contre cette inertie, cette difficulté à bouger. En 1990, j'ai annoncé que je cessais de faire des disques, précisément pour ne plus participer à des émissions de télé comme celle-ci. Passe encore quand je peux chanter en playback, mais quand on me demande de faire ceci ou cela, je ne peux pas. Je suis mal à l'aise devant une caméra, je n'aime pas me montrer et chanter une chanson en public ne me vient pas naturellement même si j'adore la chanson comme mode d'expression.»

Bien appuyée contre le dossier de la chaise en bois, son fin profil tourné vers le feu, Françoise Hardy s'anime et parle d'abondance, effaçant d'un coup le masque taciturne peint sur son long visage.

Il faut dire que, d'entrée de jeu, je lui ai annoncé que j'étais Capricorne comme elle et que j'avais un intérêt secret pour l'astrologie. Il n'en fallait pas plus pour qu'elle devienne intarissable. Sa passion pour l'astrologie est immense, profonde et ne date pas d'hier.

« En 1968, quand j'ai décidé d'arrêter de faire de la scène, explique-t-elle, j'ai voulu profiter du temps retrouvé pour aller suivre des cours de psychologie. Je suis quelqu'un d'introspectif qui s'intéresse aux émotions et aux comportements humains. Mais j'ai été mal orientée et je me suis retrouvée dans une école lacanienne avec un jargon incompréhensible. Comme ça ne me convenait pas du tout, je me suis tournée vers l'astrologie. J'avais eu une bonne expérience avec une astrologue qui m'avait dit des choses troublantes. J'étais fascinée qu'avec si peu d'infos, on puisse en savoir autant sur les gens. C'est comme ça que tout a commencé. »

Henri, un ami

À l'époque, Françoise Hardy n'était pas encore avec Jacques Dutronc, son partenaire de vie depuis plus de 30 ans. Elle venait de rompre avec Jean-Marie Perrier, photographe attitré de la génération yéyé et grand responsable de son passage de jeune fille effacée et mélancolique à icône moderne, porte-étendard de Courrèges et de Paco Rabanne. Ce qu'elle ignorait à l'époque, c'est que sa relation avec Perrier a fait d'elle, jusqu'en 1967 du moins, la belle-fille involontaire d'Henri Salvador.

Dans Enfant gâté, paru en 2001, Jean-Marie Perrier, fils officiel de l'acteur François Perrier, a décidé de passer aux aveux et de révéler l'identité de son père biologique.

Aussi, lorsque Françoise Hardy m'a raconté que les plus beaux moments à Sacacomie étaient ses dîners en tête-à-tête avec Henri Salvador, je n'ai pas pu m'empêcher d'ajouter: « Avec votre ex-beau-père? »

« Oh, vous savez, il n'aime pas beaucoup parler de cette affaire. Maintenant, tout le monde le sait, mais, pour Henri, ça reste quelque chose de douloureux. Parce que, lorsque Jean-Marie a sorti ce livre très touchant et plein d'amour pour ses deux pères, Henri l'a mal pris. Il a cru que Jean-Marie faisait ça par intérêt parce que le disque de Henri marchait très fort à l'époque. Moi, je lui en ai parlé une fois, mais je ne lui en parlerai plus jamais. Ce sont des choses délicates. Henri s'est toujours bien comporté dans cette affaire. Je le connais depuis l'âge de 18 ans, lorsqu'il avait voulu me signer sur son label, et nous sommes restés très bons amis depuis. Le retrouver ici a été une grande joie pour moi, d'autant plus que Henri m'a fait découvrir Keren Ann et Benjamin Biolay, deux surdoués de la famille dont je me réclame. »

Sa relation avec Johnny est un peu plus compliquée, même si les deux ont pratiquement fait leurs débuts ensemble.

« Johnny, c'est quelqu'un qui est difficile d'accès. C'est un saturnien à qui la communication ne vient pas facilement. Et puis, c'est un homme à hommes, toujours entouré de ses copains. Je l'aime beaucoup, quand même. C'est un des rares dont je vais voir les spectacles parce que lui, il vaut le déplacement. Quand on se rencontre, on se dit bonjour, on sait qu'on s'apprécie, mais c'est tout. »

Contrairement à Johnny, Françoise Hardy avoue qu'elle fait ce métier à moitié, en refusant le jeu de la scène et en évitant dans la mesure du possible les plateaux de télé. Le studio est le seul endroit où elle se sent heureuse et dans son élément.

« En studio, je suis cachée et entourée de gens qui me connaissent par coeur et qui savent mes limites. On fait plusieurs prises. Je ne suis jamais bonne les premières fois. C'est vers le milieu que je commence à être potable, puis après, ça recommence à se gâter. Ce n'est pas naturel du tout. »

Pour Tant de belles choses, elle a été gâtée, puisque le disque a été en partie réalisée par Thomas Dutronc, son fils de 31 ans, guitariste de jazz, tendance manouche, qui, à sa naissance, le 15 juin 1973, lui a procuré le plus grand bonheur de sa vie.

« Avoir un enfant, c'était un désir très grand chez moi. En plus, au départ, j'ai éprouvé des difficultés. On m'a dit que je ne pouvais pas avoir d'enfant. C'était faux, mais, sur le coup, cela m'a permis de comprendre ce que vivent les femmes infertiles. Enfin, je les comprends jusqu'à un certain point parce que les histoires de mère porteuse ou de femme enceinte à 50 ans, je trouve cela épouvantable. Il y a tellement d'enfants dans le monde qui demandent à être adoptés. »

Les livres, un refuge

Au lieu de mettre au monde des enfants, Françoise Hardy met au monde des disques. Un tous les quatre ou cinq ans.

« Certains trouvent que je suis lente, mais moi, j'ai l'impression qu'au contraire, je suis normale. Mon approche est celle d'un être humain qui doit sortir quelque chose de lui-même, mais qui ne contrôle rien. Ni l'inspiration ni les mélodies que m'apportent les autres. Et puis, plus je vieillis, plus c'est difficile d'écrire. Le métier n'aide pas du tout. C'est une affaire d'émotion. Je me souviens qu'en écrivant Tant de belles choses, qui pourrait être le chant de quelqu'un qui anticipe la mort et qui veut rassurer son enfant sur la suite des choses et sur le fait que l'amour est plus fort que la mort, chose que je crois, j'ai éprouvé des émotions que je n'avais jamais connues avant. Malheureusement, ce n'est pas tous les jours qu'on peut accéder à de tels états. »

Pour accéder à ces états, Françoise Hardy fait ce qu'elle a toujours fait: elle se réfugie dans les livres. À Sacacomie, elle s'est remise à lire Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, un de ses livres préférés.

« Je me souviens être partie en tournée au Brésil dans les années 60. J'ai fait la même chose que je fais à Sacacomie: je me suis enfermée dans ma chambre avec mes livres. Ici, j'ai l'excuse de l'hiver que je supporte mal parce que je suis trop maigre et trop sèche; au Brésil, je n'avais pas cette excuse-là, mais j'avais autant besoin de livres et d'apprendre que maintenant. La quête de sens, la soif d'absolu et l'intérêt pour la spiritualité ont toujours fait partie de moi. »

Ce qui a changé pour Hardy, c'est la musique qu'elle écoute. Longtemps branchée sur la pop britannique, la chanteuse a bifurqué il y a cinq ans vers la musique classique après avoir entendu une entrevue de la pianiste Hélène Grimaud. Depuis, Grimaud est devenue son amie et Hardy ne rate jamais un de ses concerts ni ceux de Martha Argerich ou de tout autre pianiste classique de passage à Paris.

Nous aurions pu continuer à parler pendant des heures, immobiles au coin du feu. Mais le mouvement a repris ses droits sur Françoise Hardy qui est retournée s'enfermer dans son jardin d'hiver avec ses livres et ses pensées.

Article de Nathalie Petrowski, tiré du journal LA PRESSE.


 

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