Romy Schneider, Jacques Dutronc et moi

Publié le par TOTALLY HARDY


Icône des années 1960, toujours portée par la ferveur du public, Françoise Hardy raconte ses souvenirs dans un livre où elle ne cache rien. Notamment l'histoire d'amour entre son mari Jacques Dutronc et Romy Schneider. Bonnes feuilles exclusives ...


«Idéal féminin», selon Mick Jagger, «endive du twist» pour Philippe Bouvard, Françoise Hardy se repasse le film d'une vie passée sous le double signe de l'amour et de la chanson. Au fil des pages, on reconnaît la voix familière qui chantait autrefois : «Au bout du téléphone, il y a votre voix, et tous ces mots que je ne dirai pas...» Aujourd'hui, elle choisit la prose pour délivrer ses messages personnels. Son autobiographie, «le Désespoir des singes et autres bagatelles», dont le titre rend hommage à l'arbre centenaire qu'elle admire lors de ses promenades à Bagatelle, est aussi sensible que bien écrite.
Françoise Hardy délaisse sans regret une enfance de recluse pour le monde fermé du show-business. C'est le temps de l'amour, le temps des copains et de son amour pour le photographe Jean-Marie Périer. Sur le poster yéyé de «Salut les copains», elle ne ressemble ni à France Gall ni à Sylvie Vartan. On s'en rendra vraiment compte quand, au début des années 1970, la disciple de Mireille, l'égérie de Courrèges, troquera la variété pour une pop-rock mélancolique et remarquable. A l'ombre du désespoir des singes, elle revient sur toutes ces années pour ressusciter Michel Berger, Serge Gainsbourg ou Henri Salvador et donner une seconde fois la vie à Thomas Dutronc. L'enfant devenu guitariste puis chanteur à son tour est le fils unique d'un couple mythique lié par des sentiments profonds trop mal exprimés.
Entre autres «bagatelles», Françoise Hardy raconte tout ce qu'elle sait de la liaison qui se noue à ses dépens entre Jacques Dutronc et Romy Schneider sur le tournage de «L'important c'est d'aimer». La chanteuse, que les Américains confondaient parfois avec Sagan, semble se libérer en dévoilant cette infidélité que l'autre Françoise aurait décrite avec désinvolture comme «Un chagrin de passage».


EXTRAIT ...


«Andrzej Zulawski, un jeune réalisateur polonais, ex-assistant d'Andrzej Wajda, préparait l'adaptation cinématographique du roman de Christopher Frank, «la Nuit américaine», et cherchait un acteur pour incarner le mari de Romy Schneider qui tiendrait le rôle féminin principal. On lui parla de Jacques qu'il souhaita rencontrer après avoir visionné «OK Patron». [...] Il fut ensuite convié à un dîner professionnel où, contrairement à l'habitude, je l'accompagnai. Il y avait là je ne sais quelles personnes de cinéma qui faisaient partie de la production du film de Zulawski ou de son équipe. Elles l'informèrent que Romy Schneider avait besoin de tomber amoureuse sur chaque tournage soit de son metteur en scène, soit de son partenaire. Ignorant ma présence, elles lui firent ensuite valoir que, Zulawski étant marié depuis peu à une ravissante actrice, il était exclu que ce soit lui, tout comme il était exclu que ce soit FabioTesti, l'autre rôle masculin du film, car il ne correspondait pas, a priori, aux goûts de la star. Il fallait donc, conclurent en choeur et avec le même sérieux ces gens pleins de tact, que ce soit Jacques qui se dévoue. J'étais retournée. En même temps j'éprouvais un soulagement paradoxal car, dans mon immense naïveté, je ne doutais pas qu'il ait le minimum d'amour-propre requis pour que le principe d'un passage obligé à la casserole le braque au point d'écarter le danger.
Je réussis à chasser cette scène dérangeante de mon esprit. La nécessité de trouver un nouveau lieu de vie m'occupait à plein temps et la perspective de vivre bientôt en couple après huit ans de relation séparée me donnait des ailes. [...] Un soir, après le restaurant, Pascal Jardin m'emmena à L'Aventure, une discothèque à deux pas de l'Etoile, animée par Dani, égérie sulfureuse des sixties qui faisait parfois du cinéma et des disques. Je me retrouvai assise entre elle et Zouzou, autre égérie du même genre, pour qui Jacques avait composé des chansons, et qui avait un petit rôle dans le film de Zulawski. [...] Histoire de dire quelque chose, je demandai à Zouzou comment se passait le tournage. Elle se mit alors à cracher son venin sur Romy Schneider avec une telle virulence que je m'en étonnai en lui faisant remarquer que Jacques, qui a pourtant la dent dure, n'avait émis aucune critique à son sujet jusque-là. «Evidemment, me rétorqua-t-elle, l'oeil mauvais, ils sont ensemble !» Et de ne m'épargner aucun détail sur la façon dont il était à ses petits soins et à ses ordres...
Le ciel me tombait sur la tête. Après avoir inventé je ne sais quel pieux mensonge à ma mère au téléphone pour qu'elle dorme chez moi sans m'attendre, je demandai à Pascal Jardin de m'emmener au 67, rue de Provence. Il s'exécuta sans mot dire. Ou alors, peut-être est-ce ce soir-là, pendant le trajet, qu'il m'asséna qu'une telle ou une telle, ça n'avait aucune importance, mais que Romy Schneider, c'était une autre paire de manches, car il s'agissait là d'une vraie femme. J'étais absolument d'accord avec lui. Cette immense actrice se trouvait alors à l'apogée de sa beauté et de son talent. Il aurait fallu être de pierre pour lui résister ! Aurais-je résisté si le Marlon Brando d'«Un tramway nommé désir» ou du «Dernier Tango à Paris» avait jeté son dévolu sur moi ? Bien sûr que non ! Mais c'est une chose de comprendre une situation et de la trouver inéluctable, c'en est une autre de la supporter. Lorsque Pascal Jardin me déposa devant l'immeuble de Jacques, j'étais déterminée à rompre et n'avais jamais été aussi malheureuse de ma vie.
Les portes cochères fermaient désormais à la tombée de la nuit et je ne connaissais pas le code de l'immeuble, mais j'étais trop mal pour ne pas attendre l'homme que j'aimais aussi longtemps qu'il le faudrait, puisque tout laissait supposer qu'il ne se trouvait pas chez lui. [...] Commença alors une longue veille qui ne s'interrompit qu'à 7 heures du matin, lorsque quelqu'un entra dans l'immeuble. Je réussis à m'engouffrer à sa suite et gravis les cinq étages jusqu'à la porte de Jacques devant laquelle je m'assis en me répétant mentalement ce que j'avais ruminé toute la nuit : quand une femme est amoureuse d'un homme connu et séduisant, elle doit s'attendre à ce que d'autres femmes lui tombent dans les bras et ne pas lui jeter la pierre s'il succombe à certaines tentations; à supposer que ce soit ponctuel, ce qui lui arrivait sur le film de Zulawski ne manquerait pas de se reproduire lors de tournages ultérieurs; je pouvais le comprendre, simplement, c'était au-dessus de mes forces et il valait mieux arrêter là notre relation.
Il arriva une heure plus tard et mon coeur se mit à battre la chamade tandis qu'il montait ses étages sans se presser, en portant une mallette de cuir noir où il avait dû entreposer quelques cigares et le script du film. Je n'étais pas seulement bouleversée parce qu'il venait directement de chez une autre femme à côté de laquelle je n'étais pas sûre de faire le poids et qu'il aimait peut-être, mais aussi parce que j'étais la dernière personne qu'il s'attendait à voir et que ma pitoyable position de femme trompée et éplorée le prenant sur le fait ne pouvait que l'indisposer. Lorsqu'il fut face à moi, pas un de ses cils ne bougea, comme s'il trouvait naturelle ma présence sur son palier à cette heure matinale. Au fond de moi, j'admirai et enviai la force de caractère qui lui permettait de ne rien trahir de ses émotions. En éprouvait-il seulement ? Il me fit entrer et je me sentis écartelée entre l'obligation de rompre et l'impression dévastatrice de ne pouvoir me passer de lui. Le partager me détruisait déjà, le quitter me détruirait encore plus sûrement. Et j'étais là, devant lui, comme le drogué en manque qui, après avoir passé la nuit à se jurer de tout arrêter, est prêt à tuer père et mère dès que la drogue redevient à portée de main, pour y goûter encore, ne serait-ce qu'une fois.
Contrairement à moi, Jacques est plus sensible qu'émotif C'est aussi quelqu'un qui marche à l'instinct, n'aime pas les grandes phrases et ne cherche pas à s'expliquer, encore moins quand on semble le mettre en demeure de le faire. M'entendit-il quand je lui exposai mon point de vue et parlai de le quitter ? Il me conseilla seulement de dormir un peu et quand il me rejoignit pour en faire autant, me montra que je lui faisais encore de l'effet. C'était sa façon à lui de me dire que rien n'avait changé. Il prétendrait par la suite qu'à la requête d'Andrzej s'était tenue ce soir-là chez Romy, rue Berlioz, une réunion de travail si interminable qu'il s'était endormi sur place. Il tablait sans doute sur ma naïveté ou ma faiblesse, car il était le premier à savoir que le silence qui laisse planer le doute est préférable aux mensonges d'enfant qui ne trompent personne. Les «Si tu savais...», dont il se contenterait les quelques fois où, par la suite, je ferais, malgré moi, allusion à cette liaison, me troublent encore aujourd'hui : quel jeu jouait-il avec moi ? Quel jeu avait-il joué avec elle ?
En juin 1982, Zulawski fut interviewé à propos de Romy Schneider qui venait de mourir à l'âge de 43 ans. Il crut bon d'évoquer sa folle passion pour un jeune acteur venu lui signifier, le dernier jour du tournage, que le film était terminé. D'après Zulawski, le choc qu'elle subit alors avait accéléré sa déchéance physique son problème avec l'alcool n'était un secret pour personne. La presse dénature tout ou presque. Mieux vaut chercher la vérité ailleurs. Mais, au-delà de l'infinie compassion que m'inspira la fin de vie tragique de cette grande actrice, la lecture de ce témoignage retourna le couteau dans une plaie qui mit une dizaine d'années à cicatriser, puisque c'est le temps qu'il me fallut pour voir à nouveau ses films.
Des années plus tard, après bien des orages et des calmes plats, après bien des déchirures, mais aussi beaucoup d'amour de part et d'autre, quand le temps eut fait son oeuvre et que Jacques fut foudroyé à son tour, il déclara soudain qu'il ne m'avait jamais trompée. Une telle assertion aurait eu de quoi estomaquer les complices de ses frasques, mais le sens m'en apparut clairement : ce qui se passait en dessous de la ceinture ne comptait pas. Dommage qu'il ait fallu attendre le point de non-retour pour qu'il exprime, à sa façon détournée, ce qu'il avait ressenti pour moi pendant si longtemps, même si je m'en doutais un peu. Dommage surtout que l'on ne puisse se passer de ce qui ne compte pas au risque de perdre ce qui compte. C'est un problème insoluble et vieux comme le monde. Je pensais à Mireille. Elle voulait toujours savoir où j'en étais dans ma vie de couple et prenait le plus souvent le parti de Jacques. Peu après leur mariage, Théodore l'avait prévenue que, s'il lui arrivait de trouver jolies la boulangère ou la fleuriste du coin, cela ne la regarderait pas. «Foute ma vie, il m'a été difficile de passer du respect au désir...», a reconnu Emmanuel Berl. Comment en vouloir à l'autre d'être différent de soi, alors que c'est cela même qui nous attire ? Comment se croire aimable au point de lui suffire en tout et à jamais ? Etrangement, le coeur n'arrive pas à suivre ce qui est si facile à accepter pour la raison. A la façon du cristal, il se fêle ou se brise au premier choc venu. Pour un malentendu, pour si peu de chose parfois...
[...] La bonne marche de ce tournage particulièrement difficile dépendait sans doute aussi de celle de sa relation avec Romy Schneider. La pression était telle qu'elle ne lui permettait pas de passer ne serait-ce qu'une soirée avec une femme en mal de preuves d'amour dont il la frustrait sans le vouloir. Une nuit où je touchais encore plus le fond que d'habitude, je fis quelque chose d'interdit - du moins à mes yeux -, j'appelais chez lui vers 3 heures du matin. Contre toute attente, il décrocha, mais je compris à son ton qu'il n'était pas seul, surtout quand j'entendis la voix - reconnaissable entre toutes - de sa célèbre partenaire lui demander s'il souhaitait qu'elle s'en aille. Ce nouveau coup me mit tellement sens dessus dessous, qu'allant une fois de plus à rencontre de ma nature, je me décidai à répondre favorablement aux yeux doux que me faisait alors un grand artiste italien pour lequel je n'éprouvais rien d'autre qu'une profonde admiration.

© Robert Laffont

Sophie Delassein

Le Nouvel Observateur - 2292 - 09/10/2008

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