Premier extrait de l'autobiographie

Publié le par TOTALLY HARDY

Premier extrait de l'autobiographie de Françoise Hardy, Le désespoir des singes et autres bagatelles, sortie le jeudi 09 octobre 2008.


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Je suis née pendant une alerte, le 17 janvier 1944, vers vingt et une heures trente, à la clinique Marie-Louise, en haut de la rue des Martyrs1, dans le IXe arrondissement de Paris, où, quelques mois plus tôt, un certain Jean-Philippe Smet avait vu le jour. Ma mère a souvent raconté que j'avais pleuré chaque nuit du premier mois de ma vie, mais qu'elle n'était jamais venue. Au bout d'un mois, se vantait-elle, fière de n'avoir pas cédé à ce qu'elle prenait pour un caprice, j'avais compris et ne pleurais plus. Je pense aujourd'hui que j'avais compris que plus vous appelez, moins on vient, qu'il faut ravaler ses larmes et ne rien demander à personne.

Comment en vouloir à ma mère ? Elle n'avait que vingt-trois ans et croyait bien faire. Elle croyait sans doute bien faire aussi en cédant à son désir d'enfant, exacerbé par un avortement récent, alors qu'elle n'était même pas amoureuse de mon père, un homme marié, qui jouissait d'une situation sociale très supérieure à la sienne. Sans doute en avait-elle déduit qu'il ferait un bon père, au moins capable d'assurer le confort matériel de sa progéniture.

Leur rencontre fut aussi banale que pittoresque. La beauté exceptionnelle de ma mère attirait d'autant plus les regards qu'elle mesurait un mètre soixante-dix-huit, ce qui, dans les années quarante, était peu courant. Subjugué à la seconde même où il l'aperçut dans la rue, mon père entreprit de la suivre et ma mère, qui l'avait vite repéré, s'amusa à le faire marcher dans tous les sens du terme en l'emmenant d'un pas martial de la gare Saint-Lazare à la gare du Nord. Au bout d'une heure, elle ne put s'empêcher de rire devant sa constance et c'est ainsi que la glace fut rompue.

Mais que de disparités entre eux ! L'âge d'abord : vingt ans de différence. Le milieu social ensuite : grande famille bourgeoise originaire de Normandie et sise à Blois du côté de mon père qui dirigeait une entreprise de machines à calculer et dont les frères - amiral, père jésuite2, médecin, éditeur-imprimeur... - avaient fait des études et reçu une formation musicale. Ma mère était, quant à elle, la troisième et dernière fille de petits employés de banque qui ne lisaient que le journal et maîtrisaient mal la langue française. Ils habitaient rue du Tilleul à Aulnay-sous-Bois, dans un modeste pavillon en meulière entouré d'un jardin où ils avaient élevé leurs trois filles en tirant le diable par la queue. Trop en chair, l'aînée, Suzanne, se maria avec le premier qui voulut d'elle, Louis, un ouvrier fraiseur qu'elle suivit au Blanc-Mesnil où ils firent neuf enfants coup sur coup, en ayant à peine de quoi les nourrir. De constitution plus fragile, Marie-Louise contracta la tuberculose à une époque où cette maladie se soignait mal et faisait de vous un pestiféré. Venue à Paris pour vivre sa vocation d'artiste peintre, elle adhéra au parti communiste et, malgré les intempéries et les crachements de sang, distribua L'Humanité chaque dimanche à la sortie des églises, le catholicisme étriqué de sa mère n'étant sans doute pas étranger à la radicalité d'un idéal politique qu'à aucun moment elle ne remettrait en cause. Après avoir obtenu son brevet, la cadette, Madeleine, chercha tout de suite un travail dans la capitale, en partie pour se dégager à son tour d'un environnement familial étouffant.

Le décalage le plus important entre mes parents concernait cependant les sentiments qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Mon père était fou amoureux - le démon de midi, peut-être -, alors que ma mère se sentait seulement flattée qu'un homme de sa condition s'intéresse à elle. Il faut dire qu'elle n'avait pas reçu beaucoup d'affection de la part de sa propre mère qui, n'ayant ni sa beauté ni son allure, ne se reconnaissait pas en elle et lui lançait à longueur de temps des piques aussi agréables à entendre que « Pour qui elle se prend celle-là ? D'où elle sort ? »... Il n'en avait pas fallu davantage pour que ma mère finisse par se croire sortie d'une cuisse plus jupitérienne que celle de cette femme méprisante à qui elle ressemblait si peu et se construise une personnalité dont l'individualisme, l'indépendance, l'orgueil constituaient les traits dominants et masquaient une terrible béance affective. Peu avant son décès, survenu en 1991, elle me confierait qu'elle craignait d'autant moins la mort qu'elle l'avait appelée de ses vœux dès son plus jeune âge.

La hargne de ma grand-mère visait également la gent masculine. À l'entendre, tous les hommes étaient des salauds qui ne cherchaient qu'à coucher avec les jeunes femmes. C'était d'autant plus paradoxal qu'après avoir été renvoyée du couvent par une mère supérieure qui n'avait pas décelé chez elle la moindre trace de vocation religieuse (« Mariez-vous ma fille », lui recommanda-t-elle), Jeanne Milot épousa Alexandre Hardy, un homme suffisamment « pur » et honnête à ses yeux, qui ne la tromperait jamais. Amoureux transi de cette rousse plantureuse qui allait s'avérer égocentrique, bornée, frigide et castratrice, mon grand-père se ferait continuellement rabrouer, en particulier chaque fois qu'il aurait pour elle des attentions touchantes de maladresse. Il finirait par se réfugier dans un mutisme total, ne se souciant plus que de son poulailler et de son jardin, tout en compensant ses frustrations par la lecture d'Intimité et de Nous deux. À sa décharge, ma grand-mère était orpheline de mère et avait, toute petite, été mise en pension par un père dépassé qui resterait l'unique personne à qui elle ait tenu et qu'elle appellerait jusqu'à la fin de sa vie « mon papa à moi ».

Mon grand-père m'adressa la parole une seule fois, en 1962, quand je fus brusquement propulsée sur le devant de la scène. Au moment où je partais, sur le pas de la porte du petit pavillon construit de ses mains, il me demanda soudain : « Es-tu heureuse au moins ? » Je ne devais plus revenir à Aulnay et j'ai du mal à contenir mon émotion quand j'en parle. Que de tendresse dans ces simples mots ! Et comme il était étrange de les entendre dans la bouche d'un homme qui avait dû taire ses sentiments depuis si longtemps qu'il semblait devenu indifférent à tout !

Lorsque, malgré elle, ma mère tomba à nouveau enceinte, à l'automne 1944, mon père rejeta catégoriquement la perspective d'un autre enfant, que la difficulté des temps et l'irrégularité de leur situation n'encourageaient guère. Après avoir pesé le pour et le contre, elle décida cependant de le garder. Michèle naquit le 23 juillet 1945 et ma mère, qui travaillait à mi-temps en tant qu'aide-comptable et peinait à joindre les deux bouts, la confia tout bébé à ma grand-mère. De là naquit une complicité entre elles deux dont je fis les frais. Dont, à la réflexion, nous fîmes toutes deux les frais.

Ma mère n'a jamais pu passer une seule nuit avec un homme. Elle évoquerait sa frigidité une seule fois, avant de mourir, sans être en mesure de la connecter à la façon dont elle avait dû se blinder pour pallier ses manques affectifs. Un soir où mon père avait été surpris par le couvre-feu en vigueur pendant l'Occupation, il vint frapper à la porte du deux pièces qu'il louait pour elle au 24 de la rue d'Aumale et elle refusa de l'héberger. Mais, se justifiait-elle, dès lors qu'elle avait eu des enfants avec lui, elle considérait leur lien comme indéfectible. Aussi tomba-t-elle de haut quand, au bout de quatre ans du traitement peu gratifiant qu'elle lui infligeait, elle découvrit que le père de ses enfants la trompait. Au prix de quelles ruses réussit-elle à rencontrer sa rivale pour lui montrer une photo de leurs deux petites filles ? Celle-ci fut si indignée qu'elle rompit aussitôt avec mon père, lequel prit définitivement ma mère en grippe. Ils ne se parlèrent plus qu'au téléphone et sur le mode du vouvoiement.

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Ma sœur et moi vécûmes une enfance et une adolescence en vase clos entre la maison d'Aulnay et le petit appartement du IXe arrondissement où ma mère ne recevait personne : tout au plus un amoureux éconduit, Jean Isorni, frère du célèbre avocat, puis, beaucoup plus souvent, à partir des années cinquante, Gilbert von Giannellia, un baron autrichien qui travaillait à l'OCDE et passait son temps libre aux courses hippiques où il perdait jusqu'à son dernier centime. Il fut probablement le seul homme dont ma mère ait été amoureuse et elle si belle, si fière, je la surprenais souvent en larmes au téléphone à cause de lui qui la mettait en devoir de l'aider financièrement alors qu'elle n'avait pas un sou. Je voyais donc d'un mauvais œil ce monsieur dont elle avait fait le parrain de ma sœur et qui tentait vainement d'obtenir mes bonnes grâces en m'affublant du détestable surnom de « Framboise ». À mon intense soulagement, ils ne vécurent jamais ensemble.

Je vouais à ma mère une passion d'autant plus exclusive qu'il n'y avait qu'elle à aimer et que j'étais la première personne pour qui elle éprouvait des sentiments profonds. Ma sœur m'inspirait d'autant moins la tendresse suscitée en principe par plus petit que soi, que j'aspirais confusément à avoir notre mère pour moi seule et fus mise beaucoup trop tôt devant mes responsabilités et devoirs contraignants d'aînée alors que notre différence d'âge était à peine d'un an et demi. Par la suite, le fossé allait se creuser entre Michèle, qui faisait sortir ma mère de ses gonds en lui désobéissant systématiquement, et moi, triste incarnation de l'ordre et de la discipline, qu'elle faisait tourner en bourrique. Autour de sa vingtième année, elle me confierait qu'elle n'avait jamais ressenti autre chose que de la crainte pour notre mère dont, en effet, l'inflexibilité en effrayait plus d'un et qui, des décennies plus tard, m'avouerait de son côté ne s'être jamais-sentie d'atomes crochus avec sa fille cadette.



1. Après le concert de mon fils Thomas à La Cigale, le 11 décembre 2007, je suis passée rue des Martyrs et j'ai constaté que la clinique se trouvait dans une impasse fermée par une grille. L'association alerte, martyrs, impasse, grille m'a fait rire.

2. Pendant la guerre, le père Victor D. se porta volontaire en tant que prêtre ouvrier pour aller dans un camp aider ceux qui y étaient retenus prisonniers. Il mourut à Dachau.


Source: France_Loisirs

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GOUELLAIN Jean-François 29/05/2009 22:26

Bonsoir Françoise, je viens de terminer la lecture du désespoir des singes, le contenu m'a beaucoup plu, je l'ai trouvé extrêmement sincère, tellement naturel et les anecdotes avec les stars de notre jeunesse m'ont apporté un éclairage nouveau sur la vision qu'on s'en fait. Merci Françoise.P.S. j'ai toujours un vieil autographe signé à la sortie des artistes de l'olympia dans les années 65.